L'ère de l'entre-soi : comment l'individualisme a transformé notre société
L'avènement d'une nouvelle norme sociale
Nous y sommes, l’entre-soi a gagné partout, s’imposant comme une norme durable dans notre quotidien. Autrefois réservé à l’Aristocratie et à la Haute Bourgeoisie, ce mode de fonctionnement social s’est démocratisé. Mais depuis quand l’Autre est-il devenu l’importun, le gênant, l’obstacle à contourner?
La pandémie : catalyseur d'un phénomène déjà en marche
Du bout de ma petite lorgnette d’hébergeuse touristique, j’ai pu observer comment le rapport aux autres a évolué après le COVID. Pas immédiatement après, certes. Dans un premier temps, nous avons connu la joie des retrouvailles, le plaisir de renouer avec une vie sociale. Mais ensuite…
Pendant la crise sanitaire, certains se réjouissaient de ne plus avoir à faire la bise, ni même à serrer la main. D’autres appréciaient de ne plus côtoyer leurs collègues quotidiennement. Certains aimaient même porter le masque – ils étaient plus nombreux qu’on ne le croit et ne s’en cachaient pas.
Je me souviens encore de cette caissière d’un magasin de bricolage qui défendait ardemment son pare-caisse en plexiglas. Il la protégeait des « postillons des clients qui ne savent même pas tousser correctement! » Elle l’a d’ailleurs conservé bien après la fin des restrictions, jusqu’à ce que sa hiérarchie l’oblige à s’en séparer.
La fracture du travail hybride
Ce n’est que plus tard que nous avons pris conscience des dégâts causés en sourdine. Souvenez-vous, pendant la pandémie, une division s’est créée entre ceux qui travaillaient sur site et ceux en distanciel. Cette période a creusé un fossé difficile à combler.
Un climat de suspicion s’est installé lors des réunions en visioconférence, exercice auquel nous étions si mal préparés. Ce collègue aperçu en train de sourire et de chuchoter à l’oreille du chef pendant votre intervention – de quoi parlait-il? Se moquait-il de vous? Probablement, puisque le chef a ri. Et tous ces regards échangés que vous avez remarqués, que signifiaient-ils?
C’est ainsi que, insidieusement, la défiance s’est installée. Les « distanciels » soupçonnaient les « présentiels » de ne pas tout partager, de retenir des informations. Les « présentiels », quant à eux, ont fini par former un groupe à part, persuadés d’être les seuls à vraiment travailler, les sauveurs de l’entreprise en péril, tandis que leurs collègues à domicile se la « coulaient douce ».
Les « distanciels », isolés par la force des choses, communiquaient tout de même entre eux via WhatsApp : « T’as vu la réaction de Machin? Le sourire narquois de Bidule? »
Au-delà de la pandémie : une société polarisée
Ce fossé a persisté après le retour à ce que j’ose à peine qualifier de « à la normale ». Sans parler de la division entre les prétendus « moutons » et « complotistes »! Les dégâts ne se sont pas limités à la sphère professionnelle – nous avons tous pu tester la solidité de nos amitiés.
Alors, la faute au COVID? À mon avis, la pandémie n’a fait que renforcer et accélérer un individualisme déjà bien amorcé. Elle a conforté notre difficulté croissante à tolérer des idées contraires aux nôtres, et a fortiori à en débattre sereinement. Qui n’a pas reçu ce lien suite à une discussion, que l’on pourrait universellement intituler « tu vois bien que j’ai raison! »?
Impact sur l'hôtellerie : l'expérience d'une maison d'hôtes
Comme je le mentionnais, j’ai senti le vent tourner. En 2021-2022, nous étions encore dans la joie du retour à une certaine normalité. On faisait confiance aux protocoles de nettoyage des hébergeurs, qui devaient bien sûr en faire étalage sur toutes les plateformes. Voyons le positif : pour les établissements les moins rigoureux, cela a au moins permis une prise de conscience – le nettoyage doit être impeccable, COVID ou pas.
C’est en 2023 que j’ai noté un changement significatif. De moins en moins de clients louent une chambre pour 2. Dans leurs messages, les mêmes mots-clés reviennent : « Est-ce que toute la maison sera bien pour nous? Devrons-nous partager certains espaces? » De notre côté, nous sommes un peu déconcertés, car le partage, c’est le principe même d’une maison d’hôtes.
La nouvelle demande : l'exclusivité à tout prix
Parallèlement, les demandes de groupes affluent – logique, puisqu’on ne veut plus rencontrer l’Autre. Nous avons deux chambres qui partagent des toilettes, car nous avions souhaité créer un espace accessible aux personnes à mobilité réduite. Ces toilettes sont spacieuses pour accueillir un fauteuil roulant, ce qui n’a pas permis d’en créer deux dans cette partie. Avant 2023, cela n’avait jamais posé problème. Les clients appréciaient même notre démarche inclusive. Depuis, nous n’avons plus jamais loué ces deux chambres à des couples différents, pour éviter les critiques concernant ce partage.
Dans ce nouveau monde, tout le monde trouve formidable de créer un accès PMR, à condition que cela n’impacte aucunement ceux qui n’en ont pas besoin. C’est la réalité actuelle : une société qui valorise le développement durable, l’accessibilité et la solidarité… à condition que cela ne change en rien son mode de vie ni n’affecte son portefeuille.
Depuis 2023, ce sont donc les groupes qui nous font vivre. Nous avons su nous adapter. Le groupe a ses avantages : c’est un travail intense mais concentré, et les groupes annulent rarement. Ayant mis longtemps à trouver date et lieu, ils maintiennent généralement leur réservation. On évite ainsi les problèmes de cohabitation… quoique. Nous avons tout de même assisté à une violente dispute entre amis, avec départ d’une partie du groupe! Il a fallu gérer deux fillettes en larmes qui ne comprenaient pas pourquoi leurs parents étaient devenus « fous » et pourquoi elles n’avaient plus le droit d’être amies.
Le nouveau mantra : liberté sans compromis
À cet entre-soi s’ajoute un triple impératif : « J’arrive quand je veux, je fais ce que je veux, je pars quand je veux! » On comprend aisément qu’un hébergement professionnel ne peut satisfaire ces exigences pour des raisons logistiques évidentes. Les demandes deviennent toujours plus fantaisistes, et les règles du vivre-ensemble sont constamment remises en question.
Je pense à cette cliente qui m’a contactée via Airbnb : « Votre lieu est magnifique, c’est exactement ce que je cherche pour un stage de yoga. J’ai juste une petite requête : nous souhaitons arriver à 10h le matin et repartir le lendemain à 19h. » Parlons franchement : cette « petite requête » signifie perdre la nuit précédente et la suivante. Pire encore, s’agissant d’un samedi de juillet, c’est potentiellement perdre la semaine d’avant et celle d’après.
Aujourd’hui, je ne perds plus mon temps à expliquer tout cela dans mes refus. Dès l’instant où vous dites « non », plus rien ne passe. Nous sommes devenus de grands enfants qui n’acceptent plus le moindre refus ni la moindre règle. Nous ne prenons pas la peine de nous interroger sur les raisons d’un refus – il est tellement plus confortable de se dire que l’Autre n’est vraiment pas sympa. Cette dame m’a même menacée d’écrire un avis négatif et d’encourager toutes ses clientes à faire de même. Voilà où nous en sommes : le chantage à l’avis négatif.
Nostalgie des rencontres authentiques
Pour conclure, je regrette ces grandes tablées où quatre ou cinq nationalités partageaient un repas, un moment suspendu hors du temps et du quotidien. Je garde en mémoire ce repas où Coréens, Belges, Indiens, Néerlandais et Français se sont retrouvés, et pour lequel les clients indiens et coréens avaient cuisiné.
Je n’oublierai jamais l’émotion de ce restaurateur coréen qui m’a confié : « Je ne savais pas qu’il existait des endroits comme le tien sur la planète. C’est la première fois que je passe un après-midi à jouer dans la piscine avec mon fils, et en plus, je me suis fait un ami indien pour la vie. »
Ces moments-là me manquent énormément. Reviendrons-nous en arrière? Je n’en sais rien, mais j’aimerais beaucoup.
« La vraie découverte ne consiste pas à chercher de nouveaux paysages, mais à avoir de nouveaux yeux. » — Marcel Proust
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